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sur les maladies infantiles

Mythes et réalité sur les commotions cérébrales

Entrevue avec le professeur Ellemberg, chercheur à l’Université de Montréal au département de kinésiologie, et cofondateur du centre d’intervention en commotion cérébrale.

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Lucie Luneau, étudiante en doctorat au laboratoire du Dr. John Kalaska, Groupe de recherche sur le système nerveux central (GRSNC)

Les commotions cérébrales sont un sujet de préoccupation majeure aussi bien pour les parents ainsi que pour les autorités de santé. Québec a annoncé un plan d'action en décembre de l'année dernière. Mais ces campagnes de sensibilisation sont aussi la source de beaucoup de peurs et de questionnements. Faut-il laisser nos jeunes jouer au hockey ou au soccer, s’ils courent un tel danger ? À quoi ressemblent vraiment les symptômes d’une commotion ? Y a-t-il vraiment un lien entre commotion et suicide? Pour en avoir le cœur net, je suis allée interroger le professeur Dave Ellemberg, chercheur à l’Université de Montréal au département de kinésiologie, et cofondateur du centre d’intervention en commotion cérébrale.

Doit-on continuer à pratiquer un sport de contact?

Comme me l’a expliqué le Pr Ellemberg, ce sujet est très polarisant pour l’entourage des enfants: « Certains parents et entraineurs sont dans le déni, ils pensent que les commotions n’existent pas, “des coups à la tête on en a tous eu jeunes, puis on n’est pas pire” et ils en banalisent les conséquences. À l’inverse d’autres parents deviennent trop protecteurs et refusent que leurs enfants pratiquent des sports de contact », dit-il. Peut-on trouver un juste milieu entre ces deux attitudes ?: « Oui, l’idée c’est de continuer à pratiquer les sports que l’on aime, mais d’avoir dans chaque équipe un protocole de gestion des commotions qui est sain, encadré et structuré. »

Vigilance et signes de troubles

Lorsqu’on est parents et qu’on soupçonne qu’une chute sur la tête a pu entraîner une commotion, il faut garder l’œil ouvert « Il n’y a pas deux enfants qui réagissent de la même façon. Il n’y a pas un portrait unique pour tous les enfants. Il faut être vigilant au cours des 24 à 48 h qui suivent l’incident, dans 30 % des cas les premiers signes apparaissent une ou deux journées après l’accident. [] Le symptôme le plus rapporté chez 80-85 % des jeunes : ce sont des maux de tête, un étourdissement, de la fatigue », énumère le professeur. Dave Ellemberg précise que les enfants ne rapportent pas forcément les symptômes qu’ils ressentent: « Même si le jeune ne rapporte aucun symptôme, on ne présume pas que tout va bien. On présume qu’il a eu une commotion cérébrale et on l’observe. Les signes auxquels on doit être attentif: tout changement, tout ce qui est inhabituel dans l’élocution (la façon de parler), une possible confusion, des pertes de mémoire, ça doit nous alerter. »

Se remettre d’une commotion

« Le retour à l’école et aux jeux doit être progressif, et adapté aux symptômes rapportés par le jeune. On ajuste l’horaire et la charge de travail, jusqu’à ce que le jeune puisse faire une journée complète sans symptômes, sans signes. Après on va retourner à l’activité physique puis aux jeux. » Le professeur insiste sur l’encadrement des jeunes par un médecin, car trop souvent les jeunes n’écoutent pas et veulent reprendre les activités le plus vite possible : « Dans la majorité des cas, les gens n’auront pas de conséquences si il y a une bonne prise en charge après une commotion cérébrale. Les gens poursuivent leurs vies comme avant et ne vont pas ressentir de symptômes au-delà de la phase aigüe ». Est-ce que tout est fini pour autant ?: « Non, la fin des symptômes ne veut pas dire que le cerveau n’a pas gardé de traces, car le jeune va demeurer de 3 à 5 fois plus susceptible de refaire une commotion, même après un impact plus petit. Pour la deuxième commotion, la récupération sera encore plus lente. Après trois commotions cérébrales (ce n’est pas si rare chez les jeunes qui pratiquent des sports de contact), au quotidien les jeunes rapportent se sentir moins attentifs et avoir une mémoire moins efficace », explique le spécialiste.

Commotion et suicide?

Comment vieillit un cerveau trop souvent commotionné ? Une étude ontarienne qui démontre un lien entre commotions cérébrales et suicide a fait l’objet de plusieurs articles dans la presse il y a quelques semaines. Qu’en pense le professeur? : « Cette étude a été mal citée []. Les chercheurs n’avaient pas les dossiers médicaux des participants, donc pas de détails prémorbides (N.D.L.R.: pré-suicide) peut être que les gens qui participaient avaient déjà des tendances suicidaires avant leur commotion. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas vrai, mais il faut qu’il y ait d’autres études pour répondre à cette question ». Mais alors qu’est-ce que la science sait? : « Les risques de développer des symptômes de type Alzheimer en vieillissant sont 10 fois plus élevés chez des personnes ayant accumulé 3 commotions ou plus, dans sa vie ». Il existe également une pathologie spécifique des sportifs ayant accumulé beaucoup de commotions: l’encéphalopathie traumatique chronique. « Cette neurodégénérescence là arrive de plus en plus tôt dans la carrière des athlètes; fin de l’adolescence début vingtaine. Ce diagnostic ne peut être confirmé qu’à l’autopsie. Antérieurement à leur décès, ces patients présentaient des troubles d’attention, de mémoire, de personnalité, de régulation des émotions. Ce sont des gens à la mèche courte, qui sont explosifs, malades, ils ont du mal à contrôler leurs émotions », énumère Dave Ellemberg. Comment éviter cela ? : « Il faut savoir quand tirer sa révérence, il faut savoir quand mettre fin au cycle des commotions cérébrales. Après la 2e ou 3e, il faut se retirer d’un jeu qui est trop risqué, avant que les traces soient permanentes ».